La "paix des morts"
La „paix des morts“ : une idée qui remonte à l’aube de l’humanité, celle d’une valeur sacrée et mystérieuse du cadavre qui précédemment était un corps vivant. Une idée profondément humaine, une marque de civilisation – on ne « profane » pas un cadavre, on laisse les morts reposer en paix.
Même les Etats les plus sécularisés tendent à maintenir cette ultime barrière contre le matérialisme et l’utilitarisme. Certes, on pousse les gens à préférer l’incinération, plus économique que l’ensevelissement, et de préférence dans une fosse commune. Certes, on frise l’indécence en récupérant, dans telle ou telle ville, la chaleur dégagée par l’incinération des morts pour chauffer l’eau d’un asile de vieillards. Mais on s’oblige à traiter la dépouille humaine avec respect. Sinon, c’est la barbarie qui commence, illustrée par les camps d’exterminations hitlériens.
Le respect de la paix des morts a même fait certains progrès, récemment. Les archéologues enterrent à nouveau le « matériel archéologique » humain trouvé dans des églises médiévales. On évite d’exposer les momies égyptiennes à la pure curiosité – notre « pieux » Moyen-Âge en réduisait même certaines en poudre pour en faire d’étranges médicaments.
Pourtant, des pays comme Israël ou l’Iran pratiquent une « paix des morts » différenciée en fonction de la religion. Seuls les cimetières des adeptes de la religion dominante sont intangibles et inexpropriables, les autres étant provisoires ; seuls le « matériel archéologique » lié à la religion dominante a droit à un respect absolu, le reste étant sujet à un irrespect absolu.
Le communautarisme s’insinue aussi dans les sociétés occidentales. On tend à n’accorder la sépulture perpétuelle qu’aux communautés les plus exigeantes, les autres étant soumis à un régime commun qui ne respecte les morts que pendant une vingtaine d’années.
Pourtant, avec le stockage et le commerce d’embryons congelés, on attaque également ce principe. Le « matériel biologique » humain est traité comme une chose.
L’un des éléments qui, dans la préhistoire, distinguaient l’homme du singe est le respect accordé aux morts. A tous les morts. N’y touchons pas.